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| Le roc, la roche mère |
| Régine Jeanine Bruneau-Suhas |
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Le roc, la roche mère est à
l'origine de la terre; elle subit toutes les influences de l'eau, de
l'air, des êtres vivants qui, en un temps immémorial, la
transforment, la désagrègent, l'altèrent. C'est
dans cette terre que Beckett choisit d'ensevelir son personnage Winnie
dans "Oh! les beaux jours!".La terre se donne à la scène
beckettienne, impudique et forte de tout le réel d'une
matière primitive, à l'intimité d'une relation
matérielle de travail et d'action. Par l'acte de son
ensevelissement, Winnie s'engage dans la profondeur du monde. Winnie en
vie rêve sa mort, à l'intérieur de la terre,
endormie, manipulant avec obsession les petits objets de son quotidien.
La terre propose les mensurations idéales du cocon maternel, un
ancien lieu déjà habité mais oublié. Winnie
part en conquistador, percer les abysses infernales d'une terre des
morts. La terre rudimentaires assimile le corps beckettien pour le
rendre un jour au monde, ou le garder en l'état pour
l'éternité. La terre-emballage finit par tout
éliminer; elle ouvre l'habitat théâtral par
excellence - l'ultime tombeau qui accueille la mort pour donner une
sorte de vie - une autre vie - une vie théâtrale. Chercher
le degré zéro tel que l'entend Tadeuz Kantor offre
à la scène sa propre autonomie et lui fait donnation
d'une réalité propre. Pourtant, l'ensevelissement de
Winnie entaille l'illusion d'un corps en vie pour ne retenir que la
réalité corporelle du cadavre.
L'irreprésentabilité de la mort propose du nouveau
à tout un imaginaire. L'ensevelissement du corp de Winnie vient
nourrir et se nourrir du corps de la terre à un niveau
symbolique. La dépouille beckettienne en tant qu'objet
innommable, par son contact dans le jardin profond, féconde la
terre. Beckett défie le paysage de la mort, le transforme en de
l'habitable, en du vivant. Mais la vie a-t'elle vraiment
commencé ou bien est-elle en train de finir? La mort joue
l'intermédiaire de son propre dépassement, le
bâtisseur de son propre tombeau. Le tombeau contribue à
rassembler le peu qu'il nous est donné à voir de Winnie
au sein d'un lieu sacré car tombal, autour duquel la mort pose
ses signes et se met en représentation. La terre - substance
transposée sur la scène beckettienne n'invite pas la
vision à se perdre dans le lointain. L'horizon se clôt
vers un pur néant, un vide, une béance donnant
accès à l'incommensurable abîme du monde. Le regard
s'exténue vers le bas et bascule dans les fonds terreux. Le
champ de l'Art ouvre la porte de l'imaginaire. Il est sans doute vain
de chercher à l'horizon déchu de quoi réanimer le
monde beckettien. Le recours à l'artifice ouvre le passage
à un horizon fictif, créé de toute pièce,
à la seule condition de ne jamais se départir de
l'ancrage vital terrien dans lequel il se fonde et c'est bien ce que
Beckett profile dans son oeuvre théâtrale " oh! Les beaux
jours!". |
| Prof. Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 Département Arts du spectacle UFR SICA |
| Borderless
Beckett: International Samuel Beckett Symposium in Tokyo 2006 September 29 – October 1 |