Le rapport du narrateur et de l’ « entendeur » avec leur récit dans les œuvres romanesques et théâtrales de Samuel Beckett 

Yo Fujiwara
« Je ne sais pas pourquoi j’ai raconté cette histoire. J’aurais pu tout aussi bien en raconter une autre. Peut-être qu’une autre fois je pourrai en raconter une autre. Ames vives, vous verrez que cela se ressemble. » Comme le signalent ces dernières lignes de La Fin, le narrateur dans l’œuvre de Samuel Beckett se met souvent à distance à l’égard de son récit. Néanmoins, bien qu’il exprime sans arrêt de l’indifférence, de la difficulté et de l’incapacité de narrer, il y a toujours « une autre histoire » à raconter. Le récit subsiste en effet dans la plupart de ses œuvres, et la mise en scène du personnage qui raconte ou entend une histoire occupe désormais une place centrale dans la création littéraire de l’auteur.

L’objectif de cet exposé consiste ainsi à essayer de mettre en lumière ce rapport du narrateur et de l’ « entendeur » avec leur récit. Il y a de fait toujours une fêlure entre le personnage et son récit, et cette fêlure ne cesse de se présenter au cours de la narration. Le récit, comme glissement de terrain, ne se stabilise jamais sur la parole du narrateur.

Deux séries de textes sont ainsi à envisager pour éclaircir ce rapport mouvant entre le personnage et son récit. Les romans de la trilogie : Molloy, Malone Meurt et L’Innommable font d’abord l’objet de notre analyse. Reconnaître le vrai et le faux dans sa narration constitue une des préoccupations perpétuelles du narrateur dans ces romans, et le rapport entre le narrateur et son récit s’explique ainsi par un critérium de la vérité. Nous examinerons ensuite les œuvres théâtrales des années soixante-dix et quatre-vingts : Solo, Berceuse et Impromptu d’Ohio. Dans ces trois pièces, le récitant ou l’ « entendeur » restent presque entièrement passifs envers le récit qu’ils racontent ou entendent. Mais dans leurs réactions brèves et infimes au cours de la narration se dessine néanmoins un autre rapport que ce que nous reconnaissons dans les romans de la trilogie. Ces deux séries de textes, quoiqu’elles aient une différence générique ainsi qu’un décalage temporel de rédaction, se distinguent toutes les deux par leur narration au passé simple, et leur confrontation nous permettra d’embrasser la portée même de la mise en forme du récit dans l’œuvre de Samuel Beckett.

Paris 8 University
Borderless Beckett:
International Samuel Beckett Symposium in Tokyo 2006
September 29 – October 1