« Voyons voir Beckett réalisateur : Qui voit quoi où ?
ou n’y a-t-il vraiment que nuages passant dans le ciel à la télévision ? »

Anne-Cécile Guilbard
Pour qu’Esse soit Percipi, reste qu’il faut un Percipians ; c’est ainsi que la formule de Berkeley est mise à l’épreuve dans Film avec les deux caméras subjectives qu’on sait. Si la question de qui voit quoi et où ne se pose pas nécessairement dans les écrits de Samuel Beckett ; en revanche ses pièces pour la télévision impliquent ces ressorts techniques qui manifestent des choix importants de la part de Samuel Beckett réalisateur.

En effet, contrairement au texte dont les images peuvent s’adresser à « un œil n’ayant pas besoin de lumière pour voir », il aura fallu dans ces œuvres audiovisuelles placer la caméra qui fera voir quoi et où au spectateur, comme choisir quant au texte qui sera entendu si la voix sera off ou en prise directe sur le plateau. On propose ainsi d’examiner dans Quoi où, …Que nuages…, Nuit et rêve et Trio du fantôme ces contraintes techniques et les effets qu’elles engagent qui ne relèvent pas de l’imaginaire propre aux mots, mais de la perception sollicitée par l’œuvre télévisuelle réalisée. Les positions de la caméra et ses mouvements, la composition précise des plans par rapport à l’espace du plateau, le travail du montage invitent en effet à voir, comme chez Bram van Velde, « autre chose que des mots ».

L’énonciation étudiée ne serait donc pas ici seulement celle des mots, du texte à lire ou à entendre, puisqu’elle se double d’une autre instance qui fait une autre énonciation : celle des images, du voir. L’analyse d’image dans l’analyse de film, parallèle à celle du texte, autorise en effet à confronter, dans leur opposition, les points de vue aux « points de voix » : si comme Barthes le disait, « c’est la même chose de parler technique ou métaphysique », alors on propose d’interroger les calculs de cadrages et de points de vue, les bornes invisibles qui arrêtent les travellings, ou encore de se demander par exemple quand peut-être c’est H qui parle dans … Que nuages…, qui est censé le voir ainsi, assis dans le noir sur son tabouret invisible ou circulant sur le plateau… Ces considérations extrêmement pragmatiques pourraient éclairer encore d’un nouveau jour l’œuvre télévisuelle de Beckett, non ses pièces écrites pour la télévision, mais celles qu’il a créées à la télévision. L’œil de proie serait en cause.

Paris 8 University
Borderless Beckett:
International Samuel Beckett Symposium in Tokyo 2006
September 29 – October 1