« Sa naissance fut sa perte » et la perte son aporie

Gabriela García Hubard
Où situer le syntagme “ma mort“ comme possibilité et / ou impossibilité du passage ? (la barre mobile entre le et/ou, et-et ou/et ou/ou, est une singulière frontière, nous allons le voir, à la fois conjonctive, disjonctive ou indécidable).
 - Jacques Derrida


« Birth was the death of him » sont les premiers mots de Solo, autrement dit, on accouche « à cheval sur une tombe », a dit non seulement Pozzo mais aussi l’aveugle de Fragment de Théâtre I ; et nous pourrions sans cesse citer Beckett dans ce rapport indissociable et problématique qu’il déploie entre la naissance et la mort, rapport par ailleurs souligné par la critique.

Comment donc ne pas parler de la mort, et surtout de l’aporie de la mort, dans la célébration de son anniversaire  de naissance ?

Le rapport - ou en l’occurrence l’ambivalence de ce rapport - entre finir et mourir se trouve dès le début de Malone Meurt lorsque finir est ne pas finir, car en finissant on ne finit pas. C’est ainsi que le vacillement autour de « finir » concerne tant l’écriture (la possibilité et / ou l’impossibilité d’achever de raconter ses histoires) que la mort: « Peut-être que je n’aurai pas le temps de finir, dit Malone, d’un autre côté, je finirai peut-être trop tôt. Me voilà à nouveau dans mes vieilles apories. »

On ne peut pas penser les apories chez Beckett dans la simple et classique négation du chemin, mais bien au contraire dans la problématique des frontières, du passage et du non-passage, des apories qui font écho avec celles de Heidegger et de Derrida. Comme si Beckett se reportait au premier qui, dans Être et temps, a pensé la mort comme « la possibilité de l’impossibilité pure et simple pour le Dasein », Malone pour sa part, avoue, non pas sans ironie : « Je ne me regarderai pas mourir, ça fausserait tout. Me suis-je regardé vivre ? ». Inversement, Derrida l’a aussi suggéré dans La voix et le phénomène : dans tout « je suis » un « je suis mort » est impliqué.

De Malone Meurt à L’Innommable, Beckett a compris et a compromis l’aporie de la mort que Derrida articule  d´une autre manière, tout en reconnaissant l’instabilité de la limite qui sépare le simple finir du proprement mourir chez Heidegger. Apories qui tout en nous rappelant ces coïncidences soulignent dans le même temps leur différances.  

Par là, chez Beckett le déplacement de l’angoisse de mort au jeu créatif ne prend pas une direction unilatérale, tant et si bien que la « contamination » rend la frontière opaque entre une angoisse créative et une créativité angoissante ou, pour le dire autrement, entre l’agonie de la mort et l’agonie d’écrire, entre ces luttes représentant la possibilité et / ou l’impossibilité de créer. 

Comment faire que l’expérience (le passage, la traversée) de l’impossible ne soit pas une non-expérience ?

Si pour Freud le deuil est l’une des manières de maintenir la relation, aujourd’hui, dans cet hommage à celui qui a écrit : « Sa naissance fut sa perte », il faut essayer de faire le deuil, me semble-t-il, mais surtout le deuil d’une certaine mort aporétique.

Quelle sorte de relation peut déclancher un tel deuil ?

Doctorant à l’Université de Paris 7 – Denis Diderot, Sous la direction de Evelyne Grossman
Borderless Beckett:
International Samuel Beckett Symposium in Tokyo 2006
September 29 – October 1