Beckett avec Deleuze et Blanchot: comment penser autrement

Eric Migernier
Les textes en prose de Samuel Beckett, surtout ceux qu’il a écrit en français à partir des années 1940-1950 (“L’expulsion” “Le calmant”, “La fin” et  Textes pour rien) suivis par de courts fragments en anglais difficiles à définir (“Fizzles”, “Heard in the dark”, “Stirrings Still”) remettent en question le statut même du concept de frontière et de séparation rassurante qu’il se veut imposer.  C’est l’idée même de limite que Beckett semble contester ici: limite extérieure entre les genres (fait-il de la prose, de la poésie, ou de la performance orale et donc théatrale?), entre les sous-genres (écrit-il des romans, des nouvelles, ou simplement de petits monologues, des espèces d’essai de prose?) mais aussi limite interne dans la langue (français-anglais) et plus fondamentalement entre la réalité et la fiction.  En ce sens, à travers cette remise en question des limites et des catégories que celles-ci établissent et referment sur elles-même, c’est au coeur même de la pensée et de ses langages que Beckett veut découvrir et puis ouvrir ou libérer, une “autre” économie, d’autres principes: ceux qui non seulement résistent  à toute limitation en en dénonçant l’arbitraire, l’absurdité et même l’erreur; mais encore investissent la langue et la fiction justement dans ce que Gilles Deleuze appelle l’illimité,  “l’intempestif”.

C’est donc toujours vers la liberté et le nouveau que le texte de Beckett (maintes fois décrit comme celui de l’enfermement et de l’incarcération) nous entraine.  C’est en ce sens qu’il rejoint le vitalisme de Deleuze, mais aussi la subtile capacité d’investir ce que Maurice Blanchot appelle “La pensée du dehors” et “le neutre”, concepts permettant de tenter une approche, aussi tatonnante qu’elle soit, vers  “la différence” et “l’autre”. L’objet de ma présentation sera donc non seulement de définir ces termes subversifs mais aussi de souligner, à travers une lecteur de leurs textes,  l’affinité qui existe entre ces trois penseurs.  Il s’agira d’indiquer dans quelle mesure et à travers quelles modalités la remise en question qu’ils effectuent de la pensée traditionnelle et de ses catégories (sujet-objet-verbe de l’action) peut véritablement mener à une nouvelle forme de penser: ce que Deleuze appelle “penser autrement”.

Associate Professor of French, Marshall University (USA), Modern Languages
Borderless Beckett:
International Samuel Beckett Symposium in Tokyo 2006
September 29 – October 1