Lisiere et horizon chez Samuel Beckett - Crise ou evolution du lyrisme?

       Yoko Shimanuki
Nous considérons comme des lieux lisières ceux que Jean-Michel Maulpoix énumère dans Du lyrisme : ‹‹ Ce sont, par exemple, les rivages, lieux lisières entre le terrestre et l’amplitude océanique, les promontoires, ou les belvédères, les tours ou les balcons…›› (José Corti, 2000, p.349.) Ce sont pour J-M.Maulpoix des lieux privilégiés, dans la mesure où selon lui, ‹‹ [une] (…) valeur qui s’attache aux lieux lyriques est l’ouverture. ››(Ibid., p.346.)

Rappelons ici quelques motifs chers à Beckett : la grève, le rivage (Cendres, Sanies I), la rive (Serena I, Impromptu d’Ohio), l’orée (Solo), le bout de la jetée (La dernière bande), les îles, les promontoires (Malone meurt), le quai, les dunes (Cette fois), la crête, une corniche (La Falaise), les parois (Autres Foirades I), la lisière de la caillasse (Mal vu Mal dit), le grand bow-window (Compagnie)… Ce sont précisément ces motifs, privilégiés chez Beckett, que je me propose d’analyser dans ma communication.

Nous porterons notre attention également sur un autre lieu lisière : le motif de la fenêtre dans Malone meurt. Le dispositif de la fenêtre apparaît fréquemment dans le lyrisme traditionnel. Mais ce dispositif n’a pas toujours le même rôle dans le lyrisme moderne. Chez Mallarmé, la fenêtre est brouillée, aveugle, de sorte que, selon Laurent Jenny, ‹‹ [un] nouveau lieu de la pensée se cherche. ›› (La fin de l’intériorité, Presses Universitaires de la France, 2002, p.80.) : ‹‹ (…) quelque chose a changé dans le dispositif de la fenêtre : c’est qu’elle a perdu de sa transparence.›› (Ibid., p.82.) , ‹‹ Désormais, c’est elle, et non à travers elle, qu’il faudra regarder. ›› (Ibid., p.83.) Chez Baudelaire, la fenêtre fermée, close, se trouve valorisée : ‹‹ Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. ›› Le mystère de l’intérieur conduit Baudelaire à la fois à imaginer et interpréter la vie d’autres hommes, à se chercher et se connaître et à élucider sa propre vie. Autant de signes que le lyrisme ne cesse d’évoluer ou d’être mis à l’épreuve.

Nos objectifs sont les suivants : dans quelle mesure et comment le lyrisme évolue-t-il à travers Beckett ? Comment Beckett fait-il évoluer son propre lyrisme ? Dans quelle mesure le lyrisme est-il compatible avec un espace qui tend à se refermer ? Ou, au contraire, avec un espace si ouvert – celui de L’Innommable notamment – que semblent disparaître lisières et horizons ?

Tohoku University
Borderless Beckett:
International Samuel Beckett Symposium in Tokyo 2006
September 29 – October 1