Vers l’intériorité : entre « mots muets » et silence bruissant. Un silence ontologique.

Julia Siboni
La prégnance du silence dans l’œuvre dramatique et non-dramatique de Samuel Beckett a été largement illustrée. Cependant, on a encore trop tendance à considérer le silence comme un « accident de langage » [1], tributaire d’une parole qu’il viendrait perforer par moments. Le point de vue gagne à être modifié, au profit d’un silence profondément positif, moteur, centre et point de départ de tout événement : « J’ai à parler […] c’est un accident », écrit Beckett dans L’Innommable (p.46), renversant ainsi les termes de la dialectique langagière ; de trou, le silence, réhabilité, se transforme en tout. Dès lors, le silence devient moteur, élément structurant, constructeur, maintenant ainsi le texte en tension.

 Par le biais des personnages, le silence construit une intériorité, foyer d’une pensée en pleine élaboration. Ceux-ci deviennent alors le prétexte à l’expression d’un dasein, dont la manifestation consiste parfois dans le seul « soupir », conçu comme un accès à l’intériorité. Le silence acquiert une fonction éminemment ontologique et constitue un acte libérateur : il forge le moi en l’affranchissant de l’asservissement du langage, en le faisant passer du silere au tacere, soit du silence contraint à l’affirmation libre de la volonté du sujet. Ce dernier accède à son intériorité, et le lecteur-spectateur avec lui, grâce à l’entremise du silence. Sur les traces d’Heidegger qui écrit : « Briser le mot est la seule démarche par laquelle on retrouvera le chemin de la pensée »  [2] , Beckett écrit dans les Textes pour rien : « C’est avec mon souffle que je pense » (p.164). Il fait alterner les « mots muets » [3] − babil silencieux − et le silence bruissant. Ainsi le silence intérieur construit-il l’écho de l’extérieur. Il en est une trace, la porte ouverte sur le réel. A cet égard, la métaphore du crâne, récurrente à travers l’œuvre de Beckett, illustre cette construction de l’intériorité en lien étroit avec l’extériorité, car le crâne est cette cavité à la fois fermée sur elle-même et ouverte sur le monde extérieur, dans laquelle le silence résonne. En construisant une réalité du monde réversible − une intériorité externe et une extériorité interne −, le crâne joue le rôle de « chambre noire » où se révèlent les images forgées par le silence ; celui-ci est le « négatif » (au sens photographique du terme) à partir duquel se développent les images. Les tympans, souvent mentionnés, représentent alors le lieu de passage à double sens entre l’extérieur et l’intérieur.

Le silence acquiert ici une fonction de spatialisation de la pensée, du moi, de l’intériorité, et participe de la construction d’une vision du monde qui donne à voir l’élaboration même de cette vision.
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[1] Pierre Larthomas, Le langage dramatique, sa nature, ses procédés, Armand Colin, 1972.
[2] Acheminement vers la parole, coll. « Tel », Gallimard, 1981 (p.216).
[3] Comment c’est ; Impromptu d’Ohio.

University of Paris IV-Sorbonne, Ecole doctorale III, Centre de Recherche sur l’Histoire du Théâtre
Borderless Beckett:
International Samuel Beckett Symposium in Tokyo 2006
September 29 – October 1