Les visages de la voix dans le  théâtre de Beckett

  Agnieszka Anna Tworek
« imaginez !... des mots !... une voix que d’abord… elle ne reconnaît pas… depuis le temps… puis finalement doit avouer… la sienne […] imaginez !... tout le corps comme en allé… rien que la face… bouche… lèvres… joues… mâchoire… pas une – quoi ?... langue ?... oui… bouche… lèvres… joues… mâchoire… langue… pas une seconde de répit… bouche en feu… flot de paroles… », constate Bouche, protagoniste de Pas moi, dans sa logorrhée pénible qui révèle l’obsession de tous les personnages beckettiens.

Périphérique et souvent entièrement négligée dans l’analyse du théâtre, la voix dans l’œuvre de Samuel Beckett joue un rôle fondamental.  En un sens, elle devient marionnettiste qui tient les personnages par les fils invisibles.  Il est indubitable que la voix qui parle dans les pièces beckettiennes est protéiforme et paradoxale.  Elle dit non seulement le silence et l’incommunicabilité entre les gens, mais en outre, fragmentée, elle devient un miroir du corps fragmenté des personnages qui se décomposent en agonie interminable.  Cependant cette voix mutilée, brisée et fatiguée est complète car souvent elle acquiert un statut d’un être autonome.  Notamment, la voix devient quelque chose de tangible, de plastique tandis que le corps disparaît. Le corps devient invisible tandis que la voix est visualisée.  Graduellement elle se libère du personnage.  On pourrait dire que Beckett réifie ses personnages et qu’il personnifie leur voix laquelle demeure leur seul signe vital et leur dernier souffle.  Les champs notionnels de la voix dans l’œuvre de Beckett qui m’intéressent en particulier dans cette communication sont le « monologisme » de la voix et la notion de la voix incarnée.  Je  démontrerai que lorsqu’on parle de la voix beckettienne on observe un phénomène de synesthésie puisque c’est une voix sourde, une voix voyante, une voix-corps, une voix qui se déplace.  En conclusion de mon analyse consacrée surtout au théâtre, je démontrerai brièvement les résonances de la voix théâtrale dans le roman beckettien ainsi que les conséquences de sa présence dans la voix romanesque.  

Yale University, Department of French
Borderless Beckett:
International Samuel Beckett Symposium in Tokyo 2006
September 29 – October 1